Après son vol réussi, Virgin Galactic ouvre la voie au tourisme spatial (2023)

L’avion spatial blanc et argenté évolue à plus de 14000mètres d’altitude au-dessus du désert du Nouveau-Mexique. Propulsé au protoxyde d’azote et à un combustible solide à base de caoutchouc, il se dirige droit vers les limites de l’atmosphère terrestre dans un panache de fumée. Quelques minutes plus tard, l’équipage composé de deux pilotes et quatre passagers (dont le milliardaire RichardBranson) flotte à plus de 86kilomètres d’altitude. Une distance suffisante pour admirer la courbure de la Terre et échapper quelques instants à l’emprise de la gravité.

Ce vaisseau rutilant, le V.S.SUnity de VirginGalactic, s’est séparé en vol d’un imposant avion porteur pour monter à plus de 85kilomètres dans le ciel. Une fois son ascension terminée, l’appareil a fait pivoter ses gouvernes de queue pour redescendre lentement dans la haute atmosphère. Quinze minutes après son lancement, V.S.SUnity s’est posé en glissant sur la piste d’atterrissage située au Nouveau-Mexique avant de s’immobiliser.

«C’est une expérience unique dans ma vie», a confié RichardBranson, aux anges, alors que V.S.SUnity entamait sa descente.

Le fondateur de VirginGalactic, RichardBranson, et les autres passagers du V.S.SUnity attendent que l’avion spatial suborbital propulsé par un moteur de fusée se sépare de son avion porteur.

Photo from Video by Virgin Galactic

Baptisée «Unity22», la mission marque le premier vol jusqu’aux limites de l’espace d’un équipage si nombreux réalisé par VirginGalactic, la société de RichardBranson. Le spectacle constitue aussi une étape importante dans la course à la commercialisation de l’accès à l’espace suborbital, pour le plaisir et le profit. Ce quatrième vol habité de VirginGalactic a été réalisé neuf jours seulement avant que le milliardaire JeffBezos ne s’envole à son tour à bord de NewShepard, une fusée suborbitale construite par sa société BlueOrigin.

«Je trouve ça extraordinaire que les fondateurs de ces sociétés participent aux vols des premières missions officielles, » confie JenniferLevasseur, historienne spécialiste de l’espace et conservatrice au Smithsonian National Air and Space Museum (Musée national de l’air et de l’espace de la Smithsonian Institution). « Il est évident qu’ils croient beaucoup en leurs projets, leurs collaborateurs et leur technologie. Chacun d’entre eux a le goût de l’aventure, et c’est cela qui fait que le risque en vaut la chandelle».

Les projets des deux sociétés ont été qualifiés de vaniteux et d’un luxe destinés aux ultra-riches. Lors d’une prévente, VirginGalactic a ainsi vendu ses billets au prix de 250000$ l’unité (environ 210000€), mais a depuis fait savoir qu’elle en augmentera le tarif. Quant à BlueOrigin, elle n’a pas encore mis en vente de place à bord de NewShepard ni dévoilé le prix des précieux sésames. Néanmoins, lors d’une vente aux enchères en juin dernier, une place à bord du vol à venir avec JeffBezos s’est vendue pour 28millions de dollars (près de 24millions d’euros).

Les nouveaux véhicules spatiaux tels que SpaceShipTwo et NewShepard ne se destinent cependant pas uniquement aux riches à quête de gloire; ils pourraient également constituer une plateforme unique pour la recherche aérospatiale et scientifique.

«Ce n’est pas seulement un groupe de milliardaires, estime LauraSewardForczyk, fondatrice d’Astralytical, une société d’analyse spécialisée dans l’industrie spatiale. De vraies recherches scientifiques peuvent être réalisées.»

À lire :Les millionnaires rêvant de l'espace sont-ils déconnectés de la réalité ?

UN PAS DE PLUS VERS LE TOURISME SPATIAL

Le secteur privé s’intéresse à l’espace depuis longtemps déjà. Depuis2000, plusieurs touristes aisés ont déboursé des dizaines de millions de dollars pour se rendre à bord de la Station spatiale internationale (SSI). En parallèle, la NASA a progressivement encouragé les sociétés privées à prendre le relais des lancements américains de vaisseaux cargo et d’astronautes à destination de la SSI. Les vols de vaisseaux cargo pour le compte de la NASA ont débuté en2012, tandis que les premiers vols commerciaux habités ont eu lieu en2020.

Mais des sociétés commeVirginGalacticet BlueOrigin travaillent sur un projet bien différent depuis des années: le tourisme spatial suborbital. Bientôt, toute personne capable de débourser des centaines de milliers d’euros pourra monter à bord d’un vaisseau et voyager quelques minutes aux limites de l’espace.

Alors quelaplupart des pays du monde considèrent que les limitesde l’espace, connues sous le nom de «ligne deKármán», se situent à 100kilomètres d’altitude, les États-Unis les ont fixées à 80kilomètres. Dimanche11juillet, le vaisseau VirginGalactica franchi le seul des 86kilomètres. Le 20juillet prochain, le vol BlueOrigin devrait évoluer à environ 105kilomètres d’altitude.

Comprendre : la Terre

La construction de nouveaux vaisseaux spatiaux pour les touristes s’est avérée extrêmement difficile. Des années d’essais, ponctuées parfois par des accidents mortels, comme avec le crash du prototype d’un avion-fuséeSpaceShipTwoen2014, ont été nécessaires pour y parvenir. Aujourd’hui, VirginGalacticet BlueOrigin tournent la page des vols d’essai pour se livrer aux voyages commerciaux avec à leur bord des clients payants ainsi que les fondateurs des deux sociétés.

Le chemin a été long pour y parvenir, en particulier pour VirginGalactic. L’avion spatial de la société trouve son origine dans un programme débuté au milieu des années1990.

UN NOUVEL AVION SPATIAL

Contrairement aux fusées habitées traditionnelles dont le lancement s’effectue depuis la terre ferme, celui de SpaceShipTwo s’effectue en plein vol. Un avion porteur, WhiteKnightTwo, transporte l’avion-fusée jusqu’à une altitude de plus de 12000mètres. De là, SpaceShipTwo est largué sous l’avion porteur avant d’allumer son moteur de fusée et de s’élancer en direction des frontières de l’espace. L’ascension, raide, s’effectue à une vitesse trois fois et demie plus rapide que celle du son.

Le lancement d’un avion-fusée en plein vol semble être une façon complexe d’envoyer des êtres humains dans l’espace. Pourtant, selon ChuckRogers, directeur adjoint duCentre Armstrong de recherche aéronautiquede la NASA en Californie, cette méthode présente plusieurs avantages. La technique a été étudiée sur plusieurs décennies de recherche aéronautique, notamment avec le X-1, le premier avion à avoir franchi le mur du son, et le X-15,avion piloté le plus rapide au mondequia atteint une vitesse de 7274km/h lors d’un vol effectué en1967.

Le lancement en plein vol s’avère très efficace, car il évite au vaisseau spatial de traverser par lui-même la basse atmosphère, dense, etil transportemoins de carburant. En outre, l’utilisation d’un avion spatial permet un décollage et un atterrissage sur une longue piste conventionnelle, éliminant ainsi le besoin d’infrastructures de rampes de lancement supplémentaires.

La conception de SpaceShipOne, le prédécesseur expérimental de SpaceShipTwo, a débuté en1996, avec l’annonce du prix AnsariX. Ce concours décernait 10millions de dollars (environ 8millions d’euros) au premier vaisseau spatial privé habité capable d’effectuer sur deux semaines deux voyages à plus de 100kilomètres d’altitude, et ce avant la fin de l’année2004. Condition supplémentaire pour se voir décerner la récompense: transporter un pilote et l’équivalent du poids de deux passagers.

BurtRutan, un ingénieur iconoclaste connu pour ses avions originaux mais terriblement performants était le favori de ce concours. Pour le prix AnsariX, l’homme a ainsi imaginé un aéronef lancé depuis les airs à la technique de descente unique. Juste avant d’atteindre son altitude maximale, SpaceShipOne relevait ses deux gouvernes de queue vers le haut à 65°, à l’image des poils hérissés sur le dos d’un chien. Ce système améliorait grandement la traînée de l’aéronef lors de la descente, le ralentissant de manière à ce qu’il puisse redescendre en toute sécurité à travers l’atmosphère, rétracter ses gouvernes de queue avant de glisser sur la piste d’atterrissage.

La fabrication de l’avion spatial avançait lentement jusqu’à ce que le co-fondateur de Microsoft, PaulAllen, décide d’investir dans le projet de BurtRutan et sa société, ScaledComposites, en2004. En juin2004, SpaceShipOne est devenu le premier véhicule financé par des fonds privés à voyager dans l’espace. Moins de quatre mois après, l’avion spatial a franchi à deux reprises la limite des 100kilomètres d’altitude, remportant ainsi le prix AnsariX.

«C’était le vol parfait, » se rappelle BrianBinnie, pilote d’essai aux manettes de l’avion lors du second vol effectué le 4octobre2004, qui a valu la récompense à l’aéronef. « Cette sensation ne m’a toujours pas quitté: c’est comme si je n’étais pas seul, comme si d’autres forces étaient à l’œuvre.»

Après que SpaceShipOne a remporté le prix, RichardBranson a acheté les dessins de l’aéronef pour VirginGalactic avec l’objectif de construire un véhicule plus grand pouvant accueillir plusieurs passagers: SpaceShipTwo.

LE CASSE-TÊTE SPACESHIPTWO

Environ deux fois plus imposant que son prédécesseur, SpaceShipTwo a également été source de deux fois plus de problèmes. À cause de sa taille plus conséquente, il a été nécessaire de redessiner son moteur de fusée ainsi que l’avion porteur, ce qui, en plus d’autres soucis techniques, a engendré de nombreux retards.

Deux accidents mortels ont également touché l’équipe SpaceShipTwo. En2007, trois personnes ont perdu la vie dans une explosion avant un essai du moteur de fusée. Puis, le 31octobre2014, un prototype SpaceShipTwo s’est désintégré en pleine ascension lorsqu’un des pilotes a enclenché trop tôt le système de rotation de la queue de l’appareil. Le copilote MichaelAlsbury est décédé dans le crash tandis que le pilote PeterSiebold a été gravement blessé. Selon certaines sources, cet accident aurait secoué RichardBranson, mais VirginGalactic a malgré tout décidé de poursuivre le programme.

«Tout le mérite revient à Branson, qui a gardé le cap; les occasions de tout arrêter ont été nombreuses, raconte BrianBinnie, qui a travaillé sur SpaceShipTwo jusqu’en2014. Se lancer dans la construction de fusées semble passionnant, mais une fois le moment de vérité venu, il n’y a pas droit à l’erreur.»

Comprendre : le système solaire

Après des années d’améliorations au niveau de la sécurité, deux pilotes ont franchi les 80kilomètres d’altitude en2018 à bord de SpaceShipTwo. Une réussite qui s’est reproduite en2019, cette fois-ci avec un passager à bord: BethMoses, instructrice en chef des astronautes de la société.

«C’était magnifique, indescriptible, »a confié Moses lors d’une interview accordée à NationalGeographic en2019. « C’est une expérience stupéfiante, vraiment, légèrement intense et absolument merveilleuse.»

En mai2021, VirginGalactic a accompli son troisième vol au-delà de la limite des 80kilomètres d’altitude, ce qui lui a permis d’obtenir de l’U.S.FederalAviationAdministration (Administration fédérale de l’aviation des États-Unis) une licence commerciale complète. Le test a ouvert la voie au lancement d’Unity22 ce dimanche 11juillet. Il a par la même occasion rassuré la société quant à la fiabilité du système, qui a ainsi autorisé Branson à prendre place à bord du vaisseau.

LA SCIENCE AUX PORTES DE L’ESPACE

Les discussions entourant VirginGalactic et BlueOrigin portent surtout sur la course opposant Branson à Bezos. Tandis que les milliardaires se battent en duel aux frontières de l’espace, les véhicules que leurs sociétés ont conçus permettent eux de nouveaux types de recherches.

Les vols VirginGalactic et BlueOrigin proposent entre trois et cinq minutes d’apesanteur continue. Si les scientifiques ont pu accéder à l’espace suborbital auparavant, c’était principalement par l’intermédiaire de vaisseaux spatiaux non habités. Grâce à ces nouveaux véhicules, les chercheurs pourront voyager dans l’atmosphère et réaliser leurs expériences en plein vol.

Les deux sociétés ont déjà envoyé des charges utiles scientifiques et des expériences techniques à bord de leurs engins grâce au soutien du programme Flight Opportunities de la NASA. Ainsi, une expérience menée par un être humain a été réalisée lors du vol Unity22. Celle-ci s’intéressait aux modifications de l’activité génétique des plantes une fois soumises à l’apesanteur. L’expérience, imaginée par l’université de Floride, a été réalisée par SirishaBandla, une employée de VirginGalactic.

De précédentes études menées à bord de navettes spatiales et de la SSI ont enregistré en détail la manière dont la vie fonctionne en microgravité. Cependant, les scientifiques ignorent encore comment se produit le passage de la sensation de gravité terrestre à l’apesanteur chez les êtres vivants d’un point de vue biochimique. Selon RobFerl, biologiste à l’université de Floride et co-chercheur principal de l’expérience, les vols suborbitaux comme Unity22 constituent une opportunité unique d’élucider ce mystère.

«Nous sommes des scientifiques qui se contentent d’ouvrir la porte sur cet univers biologique encore jamais étudié», explique le biologiste.

QUEL AVENIR POUR LES VOLS SUBORBITAUX?

Même si VirginGalactic et BlueOrigin emmènent leurs clients aux frontières de l’espace et engrangent des contrats de recherche, LauraSewardForczyk met en garde contre l’ampleur que pourrait prendre le marché suborbital.

En théorie, le prix des billets diminuera à mesure que les vols seront plus fréquents. Pour l’heure, cette industrie émergente cible principalement les ultra-riches, leurs invités et les chercheurs financés. LauraSewardForczyk estime qu’avec l’amélioration de la technologie, nous devrions savoir si les sociétés de vols spatiaux dirigées par des milliardaires tiennent leur promesse et «démocratisent l’espace», ou si les voyages suborbitaux resteront un luxe.

L’avenir des voyages privés aux frontières de l’espace déprendra également de la sécurité des véhicules employés. En vertu de la législation américaine en vigueur, les fonctionnaires fédéraux sont limités dans leur capacité de régulation de la sécurité des passagers à bord des vols spatiaux commerciaux jusqu’en2023. «Je pense que personne n’est dupe au point de croire que cela est sans risque, » souligne l’analyste. « Nous devons anticiper et nous préparer à la survenue d’accidents mortels.»

Si les accidents risquent de ralentir le développement de cette industrie, ils ne devraient pas freiner l’accès étendu des clients à l’espace suborbital et au-delà. «Je vois cela comme la fin du commencement, » juge JenniferLevasseur, historienne de la Smithsonian Institution. « Les voyages dans l’espace ne deviendront jamais une routine; ce n’est pas un processus courant… [Mais] nous entrons dans une nouvelle phase de régularité.»

Pour BrianBinnie, voir SpaceShipTwo s’élever vers le ciel témoigne de l’héritage laissé par le prototype d’avion-fusée qu’il a piloté à une altitude record de 112kilomètres.

«Je suis soulagé de dire que SpaceShipOne ne sera pas un véhicule exceptionnel exposé dans un musée. Il sera en réalité le catalyseur de quelque chose de plus impressionnant, de plus prometteur», déclare-t-il.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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Author: Mr. See Jast

Last Updated: 11/19/2022

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